BECKETT

Vogel à Mr Pregno

Départ pour Ussy-sur-Marne.

On quitte l’autoroute à Ferté-sous-Jouarre.

Au 1er grand croisement une petite route mène à gauche vers Ussy.

On traverse un pont sur la Marne.

On s’arrête pour contempler le spectacle du fleuve si onirique.

De part et d’autre du parapet de la Marne reflétant un ciel où vont et viennent des grands vaisseaux blancs, — sous nos yeux un pays paradisiaque.

On n’entre pas dans Ussy. – On prend aussitôt la direction du Vergers de Molien.

On quitte donc le village, on passe sous le pont du chemin de fer et on prend le chemin des champs jusqu’à un croisement où on peut lire « rue Samuel Beckett ».

On suit sur cent mètres et on arrive devant une maison isolée, bien close sur l’extérieur par un mur d’enceinte.

La porte était ouverte.

Un chien noir, habitué à ces visiteurs insolites, aboyait avec fureur.

À gauche, à l’ombre d’un petit hangar, un couple d’époux occupé à des travaux de jardinage.

Une maison d’une simplicité inversement proportionnelle à la renommée universelle de son ancien locataire.

Sur le mur d’enceinte une plaque en gris informe le passant que Beckett a vécu ici de 1953 à 1989.

Son biographe Bair nous apprend que l’écrivain, le dramaturge le plus important du vingtième siècle aimait le paysage de Seine-et-Marne qui descend en molles ondulations vers les deux cours d’eau donnant de vastes panoramas qui semblent plats, avec seulement au loin, parfois, une petite colline.

Les vignes dont il regorge donneront les bons vins qui bordent les murs de centaines de kilomètres de caves, à l’est d’Épernay.

Beckett avait désiré vivre sur une terre verte et plate, mais ni trop verte, ni trop plate.

Il y a des chemins de terre, tous pareils à ceux qu’il aimait en Irlande, où il peut une fois de plus faire de longues marches sans rencontrer âme qui vive.

Beckett qui voulait fuir avec Suzanne les tensions parisiennes prenait vers le mois de juin 1951 en location cette exiguë maison située dans une région qui lui plaisait et dont il avait fait connaissance grâce au peintre juif polonais Hayden qui venait de s’établir à Reuil-en-Brie.

Reuil-en-Brie est à quelque kilomètres d’Ussy.

Personne ici n’a pu nous indiquer la maison de Hayden.

Tous ceux à qui nous avons adressé la parole n’avaient pas même l’ombre d’un souvenir de Hayden.

Nous n’avons pas non plus trouvé à l’instar de la commune d’Ussy pour Beckett, une rue Hayden.

Hayden semble totalement oublié à Reuil-en-Brie.

Et pourtant c’est un grand peintre.

Quand il était déprimé, épuisé, atteint dans son moral c’est ici à Ussy qu’il revenait pour se ressourcer.

Inimaginable que le théâtre de la souffrance totale, de l’absurde ait pu voir le jour ici, dans ce pays où le silence, la paix, la grandeur du paysage, la beauté de la terre se conjuguent pour en faire un vaste havre de repos et d’oxygène. – Un ciel immense qui se penche sur des champs qu’on voit s’évanouir à l’horizon. – on peut suivre l’ondulation de champs de blé jusqu’au point où l’horizon cesse de dessiner son ultime limes.

Le texte de Godot a paru en 1952.

Depuis il se traduit en cinquante langues différentes.

Toujours le même sinistre Godot, aussi sinistre que certaines sculptures de Zadkine.

*

S’il est important d’évoquer Hayden, il est plus important encore de souligner le mythe de l’Art moderne qu’il a vécu dans sa relation compliquée avec Bram van Velde.

Il considérait ce peintre comme son frère métaphysique et pourtant il s’exprimait d’une manière fort critique à son égard dans les lettres à Georges Duthuit de 1949 où il qualifie Bram de peintre raté.

Beaucoup trop compliqué pour entrer dans le détail de cette controverse ici – il suffit de la signaler.

Terminons cette courte digression par cette pensée de Fritz Mauthner qui semble avoir subjugué Beckett :

« Les plus hautes formes du langage sont le rire et le silence. » – un silence qu’il trouvait dans la 7e symphonie de Beethoven.

*

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail