Emmanuel Ier face aux gilets jaunes

Emmanuel Ier face aux gilets jaunes

7 janvier 2019 Non Par Me Gaston Vogel

En janvier 2017, après les primaires, s’ouvrait devant Fillon un boulevard.

Il n’avait qu’à avancer.

Il n’aurait trouvé aucun obstacle sur son chemin.

Mais voilà que le Canard dégainait et lui portait coup sur coup sous la ceinture.

C’en était fini.

Bientôt il aura à affronter la justice et à en juger d’après le jugement rendu le 11 décembre 2018 par le Tribunal Correctionnel de Paris, condamnant à huit mois de prison et à une solide amende la personne qui avait procuré à Penelope un emploi fictif, l’avenir des Fillon paraît gravement compromis.

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Surgit Macron.

Il entra dans le jeu par effraction.

Il ne fut chapeauté par aucun parti.

En arrière-plan, une base de citoyens indéfinis et indéfinissables politiquement se retrouvent et quelque 25% voteront pour lui.

Faut-il y trouver déjà en germe les gilets jaunes ?

Douloureux paradoxe, si tel était le cas.

Il prend aussitôt une allure de monarque.

Autour de lui, comme par un effet magique, les partis traditionnels s’effondrent.

Le voilà installé sur les hauteurs solitaires de l’Olympe.

Les corps intermédiaires sont en état de paralysie.

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Il est seul et eux sont tous aux aguets.

Ils bondiront au moindre impair et le rendront responsable de tous les maux qui se sont accumulés depuis quatre décennies.

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Un superbe succès, encore qu’il y ait eu un nombre impressionnant d’abstentions et de votes blancs.

Lisant les souvenirs d’Alexis de Tocqueville, je tombe sur une réflexion majeure que Macron, s’il avait lu l’ouvrage, aurait bien fait de méditer avant de s’engager sur une traverse qui, après dix-huit mois de difficile cheminement, l’a mené au bord d’un exécrable marécage.

Cela fait glouc-glouc partout autour de lui.

« C’est après un grand succès que se rencontrent d’ordinaire les chances les plus dangereuses de ruine : tant que le péril dure, on n’a contre soi que ses adversaires et on en triomphe, mais après la victoire, on commence à avoir à affaire à soi-même, à sa mollesse, à son orgueil, à l’imprudente sécurité que la victoire donne ; on succombe ».

C’est exactement ce qui s’est passé.

Un Président certes brillant, hautement cultivé, mais trop jeune, trop inexpérimenté, et peu charismatique, n’arrive pas à s’imposer parce qu’il ne réussit pas à gérer « l’affaire à soi-même ».

Très tôt, il incarnera l’arrogance du Pouvoir.

Il y eut ensuite de sa part des propos et gestes fort imprudents.

On regrettait des fois son manque de sensibilité.

Les vacances à Saint-Tropez, dans la constellation de crise qu’on sait, répondaient à un choix très discutable.

Et ainsi, la grande espérance qui s’était installée dans le cœur des Français allait imploser.

La haine et le mépris non étiquetés contre le Pouvoir appelaient déçus et déshérités en masse sur les ronds-points et dans les avenues et rues de Paris et des grandes villes de province.

À l’époque où Tocqueville vivait une crise similaire, les insurgés portaient la blouse, la blouse du travail et de la révolte.

Désormais ce sont des gilets jaunes qui donnent le ton.

Ces « insurgés » n’ont aucun programme cohérent, ils sont sans chef, tout comme l’étaient les « blouses » de 1848.

Ils sont mus par les seules colère et amertume.

Ainsi, ils sont intangibles pour ceux qui veulent les approcher pour discuter.

Ils échappent à toute emprise car hétéroclites et polymorphes.

Ils se contredisent d’ailleurs en permanence, ne sachant pas dans quelle direction aller.

Ils sont en errance, d’une fantaisie à l’autre, d’une surenchère à l’autre.

Et je cite une fois de plus Tocqueville quand il évoque les « blouses » :

« On avait assuré à ces pauvres gens que le bien des riches était en quelque sorte le produit d’un vol fait à eux-mêmes. On leur avait assuré que l’inégalité des fortunes était aussi contraire à la morale et à la société qu’à la nature. Les besoins et les passions aidant, beaucoup l’avaient cru. Cette notion obscure et erronée des droits se mêlant à la force brutale communique à celle-ci une énergie, une ténacité et une puissance qu’elle n’aurait jamais eue seule ».

Étrange comme les événements peuvent se ressembler à cent soixante-dix ans de distance.

L’Éternel retour du même.

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Cela fait des semaines qu’ils bloquent l’économie du pays.

Des violences inouïes sont à déplorer.

Les gilets n’ont pas le courage de les assumer.

Ils pointent du doigt les casseurs.

Cela ne les exonère guère car les casseurs profitent de leur sillage.

Ils font un chemin avec eux.

Sans les jaunes, pas de casseurs.

Ce qui est grave est qu’ils ne dénoncent pas ceux-là mêmes qui nuisent à leur cause en brûlant les voitures, en s’attaquant à la police et en vandalisant les magasins.

Et, à propos de ces excès, citons une troisième fois Tocqueville :

« Dans les moments de violentes crises, les actions mêmes qui n’ont aucun rapport à la politique prennent un caractère singulier de désordre et de colère qui n’échappe point à l’œil attentif et qui est un indice très sûr de l’état général des esprits. Ces grandes émotions publiques forment une sorte d’atmosphère ardente au milieu de laquelle toutes les passions particulières s’échauffent et bouillonnent ».

Comme Macron tarde à pénétrer l’esprit des gilets qui, paradoxalement refusent tout dialogue et ne sont pas même disposés à écouter, ce qui les rend d’ailleurs fort suspects (on dirait qu’ils bénéficient désormais des complicités de l’extrême-droite – curieux de voir Le Pen se retenir dans ses commentaires), la crise va en s’aggravant.

Elle est susceptible d’embraser le pays tout entier.

Seule l’extrême-droite chanterait hosannah !

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Très seul, déboussolé par les démissions de Hulot et de son mentor de Lyon, Macron quitte peu à peu l’Olympe.

Ce fut sur un ton contrit fort déplaisant qu’il se laissait aller à un mea culpa, reconnaissant n’avoir pas compris les légitimes revendications du peuple, ce qui est très grave.

C’était au demeurant une parole de miel à travers laquelle on sentait couler le fiel de l’humiliation.

À cela s’ajoute qu’un Président n’a pas à se fouetter en public.

Une telle attitude de vraie ou fausse humilité ne trouve pas grâce aux yeux du grand public.

Elle engendre des sentiments de pitié qui, de tous les sentiments, sont les plus délétères.

Le 31 décembre, jour de tous les dangers, il prononça un discours offensif à l’attention d’un pays qui pour quelques heures avait retrouvé son calme.

Il avait trouvé enfin le ton juste, le ton du chef qui, avec énergie, entend continuer son chemin et qui à juste titre a fustigé la foule haineuse animée par je ne sais quelle politicaille intéressée au chaos.

Les vautours restaient sur leur faim.

Espérons qu’il réussira à reprendre la main pour mener la France à plus de droit, de justice et d’équité.

 

Le 2 janvier 2019.

Gaston VOGEL

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