LE MOI ANTINOMIQUE

Vogel à Mr Pregno

Je m’excuse auprès des lecteurs pour les impairs qui s’étaient glissés dans ce texte.

Qu’est ce qui pourrait faire l’homme et en particulier sa liberté ?

C’est qui qu’on appelle X ?

Sa tête est un kaléidoscope où tournent obsessionnellement des âges lointains et proches – un peu comme les débris qu’on appelle les astéroïdes et qui tournent et tournent sans répit dans la ceinture planétaire.

Rien de plus inquiétant qu’une tête, et rien de plus étrange aussi pour celui qui la porte.

Quand sera-t-elle en proie à une crise qui, telle une vague de fond, vient la frapper au front – la jette par terre et la fait écumer ?

*

Le corps qui sert de support à ce monstre, est à son tour une inconnue qui échappe à celui qui croit pouvoir penser librement.

Ses réactions sont imprévisibles – ses faiblesse sont telles, qu’on ne sait jamais quand il va succomber ; quand il va se mettre en déconfiture.

Il est le centre des impondérables.

Des fois, il se souvient que la tête fait partie de sa structure – il y dépose un kyste, ou y déploie une méningite.

*

Le corps est l’autre.

C’est tout juste qu’on ne s’adresse à lui en le vouvoyant :

« Fais quelque chose pour ton corps.

Le corps te sera reconnaissant ».

Il faut faire des exercices, c’est bon pour le corps, et des recommandations de ce genre à répétition.

Pour lui, on a inventé les sports, les tennis courts, les stades, les piscines olympiques et celles qui sont plus exiguës, mieux adaptées à ces corps qui ne sont pas faits pour se dépasser tout le temps.

Les « yoggeurs », qui nous viennent de cette stupide Amérique, le martyrisent, lui font courir des kilomètres par beau et mauvais temps – puis soudain il se venge, c’est l’infarctus subito.

*

Dans la mesure où je réfléchis sur l’être, je me rapproche de plus en plus de la pensée profonde de Bouddha, pour qui le Moi, n’est qu’un ensemble de skandhas qui préludent le Vide.

Ils vont se désagréger les uns après les autres et à la fin du compte, il n’y a plus rien. – même pas la bribe d’un souvenir.

Steiner écrit :

“It may well be that Sophocles said it all in the choral ode of man in Antigone.

Mastery of thought, of the uncanny speed of thought exalts man above all other living beings.

Yet it leaves him a stranger to himself and to the world’s enormity.”

*

On constate ainsi une unité factice entre corps et mens (pour rester dans la terminologie de Spinoza qui a toujours préféré au concept anima celui de mens) si bien que le mens n’a pas d’existence propre en dehors du corps et vice-versa.

Si le corps meurt le mens s’éteint en même temps et rien n’est plus absurde que de supposer en dehors de ce binôme un fantôme qui survivrait.

Mais cette unité est chaotique, elle est dans le même chaos que la Nature elle-même dont elle fait partie intégrante et subit cette oscillation permanente entre thèse et antithèse. – entre le beau et le laid, entre la paix et la guerre, le tout dans l’innocence de l’indifférence.

Un jour, les deux se séparent à tout jamais, sans avoir été à un moment quelconque en unité.

*

Dans un texte intitulé  » Über das Pathos der Wahrheit » écrit :

« Verschweigt ihm die Natur nicht das Allermeiste, ja gerade das Allernächste z.B. seinen eignen Leib, von dem er nur ein gauklerisches « Bewusstsein » hat ? In dieses Bewusstsein ist er eingeschlossen, und die Natur warf den Schlüssel weg ! »

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