LE SOUS-SOL

Vogel à Mr Pregno

C’est là où il s’est réfugié, prétendant avoir le droit de souhaiter pour lui-même les choses les plus absurdes, sans être lié par l’obligation de désirer exclusivement le raisonnable.

C’est ainsi que F. M. Dostoïevski introduit le sinistre univers de l’homme du sous-sol.

Un monstre de rêve blotti dans son coin, sa crevasse, son encoignure, son terrier.

Quelques exemples récents l’ont vu sortir de son antre et il nous a serré la gorge d’effroi.

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Porté à son point d’incandescence le mal contient une part secrète, qui échappe continuellement à tout entendement et à toute forme d’appropriation par la raison.

C’est de ce mystère que naissent à la fois l’horreur et l’intérêt. 

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Un jeune banquier âgé de 33 ans avait fait perdre à sa banque cinq milliards.

Pourquoi, s’interroge Le Monde, un garçon à l’histoire familiale et scolaire tranquille, équilibré, tant sur les plans affectif et intellectuel que dans ses relations sociales, tout à fait conscient de ses actes, s’est-il mis un jour de 2007 à jouer des millions, puis des milliards d’euros sur les marchés financiers ?

Le Monde, 8 juin 2010.

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Comment un collégien assidu, travailleur, charmant, tout ce qu’on peut espérer d’un élève (description de l’un de ses professeurs), est-il devenu subitement l’incarnation de la cruauté aveugle de l’ISS et l’un des terroristes les plus recherchés de la planète ?

Bourreau anonyme vêtu de noir et armé se tenant debout près de la victime agenouillée en combinaison rouge.

Je parle du Djihad John.

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Le 24 mars 2015, le copilote Lubitz de Germanwings a fait crasher son avion contre les falaises des Alpes de Haute Provence avec à la clef cent-cinquante morts.

On dit de lui qu’il était un homme bien rangé – vivant dans les coordonnées de la morale traditionnelle.

Qu’est-ce qui l’a pris pour sombrer subitement dans une telle monstruosité ?

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Le dimanche soir, 1er avril 2017, Stephen Paddock, âgé de 64 ans, ouvrit le feu sur un concert de musique country à Las Vegas.

Un massacre épouvantable. Cinquante-neuf victimes.

Rien dans le profil ou la vie de cet assassin ne laissait présager une telle énormité, se rendant coupable de la fusillade la plus meurtrière de l’histoire des USA.

A l’âge de 64 ans, il était sans casier.

Les voisins disaient de lui : « Il est un homme normal et ouvert ».

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Des existences lisses, fluides à l’instar de ces CRS 7 qui ont abusé des prostituées qu’ils considéraient comme un sandwich à tarif réduit.

Ils étaient tous les 7 normaux, résolument normaux, familles unies, enfances heureuses, scolarité tranquille – une compagne, un pavillon à crédit – un enfant né ou à naître. 

  Pascale Robert-Diard, Le Monde, 09 – 10.09.2007

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Les rats, ces malheureuses bêtes percées avec des épingles à chapeau et fouettés avec les baguettes sous les yeux de Proust.   

(Période des égarements de 1917 – 1919 – Marcel Proust par George Painter, Vol. I, p. 355).

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Les Plaisirs de M. de Charlus

Dans la légende noire qui l’entoure, dans les Souvenirs, de Sachs à Faÿ, de Jouhandeau à Castellane, et vulgarisée par Painter, figure la légende des photos profanées (mais Céleste nie qu’elles aient pu sortir de la maison ; on se souvient que la scène de Montjouvain a pu être inspirée par le docteur Robin et Liane de Pougy, qui en parle dans ses Mémoires) et les histoires de boucheries et de rats.

Albert aurait raconté avoir accompagné Proust dans une boucherie, où celui-ci aurait demandé au garçon :

« Montre-moi comment on tue un veau » ; ou bien, il se serait fait apporter un rat vivant pour qu’on le pique devant lui avec des épingles à chapeau.

L’écrivain anglais John Agate, qui fréquentait l’hôtel Marigny, prétend avoir croisé un client pâle, aux grands yeux, suivi par un homme portant des souris blanches en cage.

Et voici une scène de confession digne de Dostoïevski : selon Guide, Proust lui a confié qu’il devait, pour arriver à l’orgasme, « réunir les sensations et les émotions les plus hétéroclites ». – Jean-Yves Tadié – « Marcel Proust ».

« La poursuite des rats, entre autres, trouvait là sa justification ; en tout cas, Proust m’invitait à l’y voir. J’y vis surtout l’aveu d’une sorte d’insuffisance physiologique. Pour parvenir au paroxysme, que d’adjuvants il lui fallait ! »

Le Narrateur confie sa crainte des souris et des rats, son rêve d’une cage où sont enfermés ses parents, changés en souris blanches couvertes de pustules.

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Et que dire de Néron, de la sulfureuse Leonora Galigaï appelée par Michelet la naine noire.

Il existe ainsi une galerie sanglante.

Gilles de Rais et le chaos du Moyen-Age.

Comment comprendre cet homme d’armes, compagnon de Jeanne d’Arc, héros de la guerre de Cent Ans, qui viola, tortura et assassina au moins 140 enfants pour son seul plaisir et sa délectation charnelle. – Comme il le proclama dans son procès à Nantes en 1440.

Ce Gilles qui porta l’abjection à son comble montrait un grand raffinement, une attirance pour le sacré et pour la mise en scène, le spectacle.

Ainsi il entretenait une chorale pour enfants.

Et derrière tout cela l’homme – seul – totalement isolé, qui suscite la compassion.

Lors du procès l’évêque Jean de Malestroit se leva pour couvrir la face du Christ d’un grand linge et vint embrasser l’accusé, tandis que l’assemblée à genoux, priait pour l’assassin.

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Comment et pourquoi tous ces « normaux » ont-ils été jetés soudain hors des coordonnées et abscisses où ils se mouvaient en toute banalité, sans donner à leur entourage le moindre signe avertisseur de quelque chose de grave et d’horrible ?

Ce qui faisait la grande modernité de F. M. Dostoïevski c’est qu’il s’est fait l’immense narrateur du sous-sol d’où surgissent avec une instantanéité paralysante les éruptions morbides que rien ne laissait prévoir.

Raskolnikov – Rogojine – pour ne citer que ces deux monstres dont l’auteur fait l’autopsie, une autopsie aux contours terribles.

L’homme quelconque, mesquin, ordinaire, banal, de « gudde Jong » blotti au plus secret de son moi avec une conscience hypertrophiée de son isolement sera la grande et inquiétante énigme qui fait le cœur d’un des ouvrages majeurs de F. M. Dostoïevski : « L’homme du sous-sol ».

Mais ce monstre isolé ne nous renseigne-t-il pas sur cet autre monstre qui sort de sa crevasse pour prendre le pouvoir et qui, fort de sa légitimité, s’adonne à cœur joie à sa volupté assassine : emprisonner sans procès – mettre sur le gril sans acte d’accusation – tuer ou faire tuer les adversaires potentiels – déclencher des guerres sur base de mensonges – faire gazer des millions de gens uniquement parce qu’ils sont d’une ethnie qui ne convient pas – déclencher des guerres mondiales dévastant des continents entiers et entraînant dans la mort des millions d’êtres humains.

L’histoire regorge de monstres qui, sortis de leur encoignure, ont semé misère et terreur sans sourciller et … paradoxe combien déroutant … sous les applaudissements frénétiques de la foule qui leur semblait acquise jusqu’au point de non-retour.

Et là est la grande, insoluble, la récurrente problématique de la monstruosité « démocratiquement » partagée.

Que faire contre cette volupté mesquine, basse, secrète, se demande F. M. Dostoïevski : lui opposer le monde réel des hommes actifs ?

La civilisation en d’autres termes ?

« Actifs ? Mais celle-ci a-t-elle atténué les instincts primitifs ? Pas du tout. Elle n’a fait que multiplier les sensations. Avez-vous remarqué que les carnassiers les plus raffinés furent toujours des messieurs très civilisés dont les Attila et les Stenka Razine n’allaient pas à la cheville ? Si ces messieurs sont moins voyants c’est justement parce qu’ils sont devenus trop ordinaires, trop répandus, trop familiers … »

(F. M. Dostoïevski)

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Et pour finir ce chapitre sinistre, souvenons-nous des petits monstres qui surgissent ci et là en politique avec leur petites bouches pointues et leur langage châtié.

La méchanceté habite leur cœur suave et hypocrite et leur tranquillité d’âme reste intouchée.

Deux exemples :

Au printemps 2009, les British découvrent avec stupeur grâce aux révélations du Daily Telegraph, qu’environ 300 élus de leur Parlement avaient détourné le système d’indemnisation, pour se faire rembourser avec l’argent des contribuables des dépenses d’ordre strictement privé.

Brown, Premier ministre à l’époque, avait ainsi escroqué 12.888 livres et Barbara Follett, 42.458 livres destinés à payer des policiers en patrouille devant son domicile londonien.

Jacques Chirac, ancien Président de la République et ancien maire de Paris, fut inculpé et condamné du chef d’emplois fictifs.

Mais dans les deux hypothèses il faut bien se rendre à l’évidence : leur conscience restait pure car ils n’en faisaient aucun usage. 

Le 05 mars 2018.

Gaston VOGEL

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