Les bras longs

Vogel à Mr Pregno

On dit d’un bras qu’il est long, s’il est supposé avoir les forces requises pour lever des obstacles, influencer, orienter, voire peser sur le cours des choses en faisant jouer les relations qu’il cultivait quand il était puissant, et en mettant en œuvre la mémoire générée dans les secrets d’alcôve.

Cette définition s’applique principalement à la politicaille en fin de carrière.

Ce n’est que dans une moindre mesure de probabilité, mais tout aussi faisandée, que le bras long se fait sentir ailleurs et pour l’illustrer, nous commenterons un exemple récent qui s’inscrit dans l’univers judiciaire.

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Dans notre société, où la transparence, l’honnêteté, la probité sont, comme tout un chacun le sait, la règle, le bras long devrait être banni.

C’est une évidence qui tombe sous le sens.

Et pourtant le bras long est une constante dans notre société.

Un œil averti remarquera le chassé-croisé de tous ces bras les uns plus longs que les autres, qui fouinent en toutes directions.

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Le bras s’agite de différentes manières, mais toujours en parfaite discrétion et retenue apparente.

Des fois, il est simplement menaçant.

D’autres fois, il donne dans la vantardise et offre ses services de baroudeur.

Des industriels, banquiers et autres nantis constituent des banques de bras longs.

On les met en réserve des « affaires juteuses».

On les sort du placard le moment opportun.

C’est l’assurance-vie des politiciens en bonne position, toujours garantis de retrouver en fin de course leur bras long.

Un Ministre, même répudié n’a ainsi aucun souci existentiel à se faire.

Il lui suffit d’avoir été ministre.

La compétence est of the smaller consequence.

Les Conseils d’administration lui gardent constamment un siège qui restera aussi longtemps inoccupé qu’il est occupé ailleurs.

Il en est ainsi du bras long de Barroso, ancien Président de la Commission, actuellement à la tête de Goldman-Sachs, une banque qui assume de lourdes responsabilités dans la crise financière de 2008.

Notre Frieden se retrouve logé à la même enseigne.

Ancien Ministre de la Justice et Ministre des Finances, il a su placer le bras long avec assurance, sur des postes clés de notre société.

Il n’est pas le seul.

Il y en a plusieurs autres, on va y revenir.

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Le bras long peut, sans répondre à la susdite définition, être simplement menaçant sous une forme parfaitement anodine, en communiquant l’impression fausse de disposer de pouvoirs occultes.

Il lui suffit de faire saillir discrètement le biceps.

Cela peut déjà aider à écraser d’emblée le pauvre qui aurait des velléités de résister.

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Il est devenu péniblement coutumier que des magistrats à la retraite se font réinscrire comme avocat au Barreau.

D’évidentes raisons de probité et de sensibilité devraient prohiber de telles pratiques.

C’est en effet tout bonnement indécent.

Ces anciens juges ramènent à l’étude nouvellement créée tout un passé précieux, secret, puisé dans la mémoire des alcôves, et qui échappe à tous les confrères.

Ainsi, ils connaissent à la perfection les méandres des délibérés, les sympathies et antipathies qui accompagnent le plaideur, la façon de raisonner de leurs anciens collègues…

Et tout ce savoir presqu’herméneutique, il le ramène avec les titres ronflants dans la musette de départ et l’investit dans le cabinet reconstitué.

OLÉ

Ainsi, une ancienne « jugesse » a opté récemment pour une telle reconversion tardive.

À peine assermentée, elle a fait imprimer sur papier à en-tête où elle énonce tous les titres et fonctions qui étaient les siens, quand, installée inamoviblement au Palais, elle présidait, tranchait, jugeait, sanctionnait, rabrouait les plaideurs.

Son papier, se mutant ainsi instantanément en bras long, a un toucher glaçant.

Ces titres font à tort ou à raison peur.

Ils sont bivalents.

Ils attirent les clients et tétanisent l’adversaire.

Le message est clair dans les deux sens:

« Lis bien qui j’étais et sache que… » Un pointillé suffit. La vérité n’a pas à être dite d’un coup.

Il faut laisser frémir la perspective.

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On peut imaginer que ce bras, au début menaçant, pourrait s’allonger au besoin et toucher un autre qui lui, porterait un message plus précis vers un troisième mieux loti.

Le pauvre justiciable qui vient de recevoir un courrier si lourdement chargé, passe ses nuits à guetter les bras qu’il croit sentir enlacer son cou.

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Les choses sont autrement graves et inquiétantes si on jette un regard dans le panier à crabes où s’agitent les couples magistrat-avocat.

Je ne cesse de dénoncer ce scandale.

Le mari avocat ne manquera pas de rassurer un client inquiet, en lui faisant comprendre que son épouse est « jugesse » : « Ne vous angoissez pas, j’ai le bras long. »

Que de tels discours soient tenus, échappe à la démonstration rigoureuse, il n’en reste pas moins qu’ils font partie d’une réalité, qui elle, est si vraisemblable, qu’elle confine à la certitude.

Le seul fait d’une telle potentialité est suffisant pour pourrir la justice qui elle « must not only be done, but must be seen to be done. »

Je renvoie aux innombrables avertissements que j’ai publiés dans la presse.

Les bras longs pourrissent la société et les pouvoirs.

Personne ne veut s’en occuper sérieusement.

Les décideurs entendent ménager les leurs et les mettre en sécurité.

C’est leur première préoccupation.

Quel monde !

Gaston VOGEL

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