LE FAUX SEMBLANT

Vogel à Mr Pregno

Je m’en voudrais de passer sous silence le merveilleux texte paru au Monde le 13.01.2019, sur la manière de travailler en faux-semblant.

L’article a pour titre « les stakhanovistes de la pendule ».

Un mot sur Stakhanov :

Alekseï Stakhanov passait pour l’ouvrier modèle sous Staline, alors qu’il avait réussi l’exploit d’avoir accompli quatorze fois la norme d’extraction du charbon, devenant ainsi le promoteur du sacrifice personnel et l’exemple pour tous ses pairs.

On appelle stakhanoviste de la pendule, l’employé modèle qui a fait de la présence ininterrompue à son poste de travail, la vertu suprême.

Il ne lui manque aucune seconde au compteur.

Il devient ainsi le modèle pour tous retardataires – ces insupportables qui, selon d’aucuns, foutent le bordel dans l’entreprise en venant dix minutes trop tard.

Lui au moins n’aura pas de remarque de la part du chef qui fait, plusieurs fois par jour, son tour de chiourme pour voir si le monde est en règle.

Il applique le principe : si tu veux vivre confortablement ton présentéisme, il faut réussir à être installé dos au mur et face à l’entrée, pour que personne ne puisse voir ce que tu fais sur ton ordinateur.

Selon le sociologue Denis Monneuse, il faut distinguer plusieurs présentéismes :

« En plus du surprésentéisme qui consiste dans le fait d’aller travailler quand on est malade – on trouve le présentéisme contemplatif, dans lequel le salarié est à son poste mais ne fait rien de concrètement positif et le présentéisme stratégique, qui consiste à arriver tôt et à partir tard pour se faire bien voir par la hiérarchie.

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L’origine de tout ce faux-semblant se trouve dans la tête préhistorique d’un stupide management qui pense avoir trouvé là « l’antidote absolu à l’absentéisme. »

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Le tout repose sur une méfiance presque hystérique à l’encontre de l’employé qui est considéré comme un grand enfant irresponsable. »

Citons le sociologue dans ses réflexions essentielles :

  • Aujourd’hui prospère en entreprise un régime mortifère de présence-absence, une fantomatisation du travailleur qui s’accompagne d’une insatisfaction chronique et bien souvent d’une fatigue extrême.
  • De nombreuses stratégies sont mises en œuvre dans le cadre du présentéisme, comme manger devant son ordi pour avoir l’air occupé.
  • Les gens dépensent beaucoup d’énergie à cacher qu’ils ne font rien.
  • Le sociologue cite l’histoire du champion du monde de la discipline, un informaticien américain du prénom de Bob, qui avait sous-traité son travail à une agence chinoise contre 20% de salaire à six chiffres.

Considéré comme le meilleur codeur, cet employé hyperprésentéiste passait en réalité son temps sur Youtube, Reddit et Facebook.

Cette étude, qui rappelle dans une certaine mesure le principe de Peter, met en exergue le syndrome de la moule accrochée à son rocher et avec lui toute l’idiote idéologie de manageurs à la Yankee, qui n’ont pas compris que le présentéisme concentrationnaire est le pire des absentéismes.

Le 15 janvier 2019.

Gaston VOGEL

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